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@Shohreh
Created March 8, 2026 09:23
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Le nerf de la paix : la leçon de Churchill à Fulton
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François Kersaudy
Lors de son accession à la présidence, Harry Truman s’était promis de suivre en tous points la politique de son prédécesseur — même à l’égard de l’Union soviétique. Mais en juillet 1945, sa première rencontre avec Staline lui fait perdre bien des illusions sur la possibilité d’une entente durable avec Moscou, et au cours de l’automne, ses craintes se trouvent confirmées par la mise en coupe réglée de la zone d’occupation soviétique en Allemagne, par le renforcement des contingents de l’Armée rouge dans le nord de l’Iran, ainsi que par les menaces qui pèsent sur la Turquie, sommée de concéder à l’URSS une base sur le détroit des Dardanelles et de lui rétrocéder les territoires de Kars et Ardahan, en Anatolie orientale. Ayant compris que Staline ne recherchait pas la paix, mais l’extension illimitée de son autorité sur les pays voisins, Truman envisage d’infléchir la politique de sécurité et de défense américaine en conséquence. 
Mais comment expliquer cela à l’opinion publique américaine, que la propagande de guerre avait habituée à une entente étroite et confiante avec l’URSS  ? D’autant qu’il y a au Congrès, dans la presse et dans les milieux d’affaires américains, nombre de partisans d’une politique d’apaisement envers Staline. Il faut donc faire preuve de doigté en avançant masqué, et c’est ce qui va pousser Truman à reprendre contact avec Winston Churchill redevenu, après la défaite électorale de juillet 1945, le chef de l’opposition.
Le président Truman invite donc Churchill à venir prononcer un discours au Westminster College de Fulton, dans le Missouri, et précise qu’il se chargera personnellement de l’introduire. Churchill n’hésite pas : c’est aussi une opportunité de renforcer cette association privilégiée avec les États-Unis qu’il souhaite plus ardemment que jamais, et c’est surtout l’occasion rêvée de faire connaître au monde entier ses vues sur la nécessité de contrer l’expansionnisme soviétique avec une grande liberté de parole. Dix ans plus tard, Churchill écrira lui-même  : « Je me suis enquis auprès de la Maison-Blanche et du Département d’État de la question de savoir si certains sujets étaient susceptibles de causer de l’embarras, et ayant reçu l’assurance que je pouvais dire tout ce que je voulais, je me suis mis en devoir de préparer soigneusement mon discours. » 
Durant la préparation de son discours, Churchill reste en communication constante avec le Premier ministre Attlee et son ministre des Affaires étrangères Bevin, qui lui ont en outre demandé d’user de son influence auprès du Département d’État pour appuyer la demande britannique d’un prêt de quatre milliards de dollars à des conditions favorables. Il correspond très régulièrement avec le président Truman, le secrétaire d’État Byrnes et le conseiller de la Maison-Blanche Bernard Baruch — un ami de longue date.
Le 22 février 1946, le Département d’État reçoit le « long telegram », rédigé par le chargé d’affaires de l’ambassade des États-Unis à Moscou, George Kennan. C’est une analyse minutieuse et très documentée de la politique du Kremlin, qui s’ouvre par cette constatation  : « L’URSS vit toujours dans une ambiance antagoniste d’‘encerclement capitaliste’, avec lequel il ne peut y avoir à long terme aucune coexistence pacifique permanente. […] À chaque fois que cela apparaîtra opportun et prometteur, des efforts seront faits pour repousser toujours davantage les limites de la puissance soviétique ». 
Mais l’analyse s’achève sur cette mince lueur d’espoir  : « Le pouvoir soviétique ne prend pas de risques inconsidérés. Insensible à la logique de raison, il est hautement sensible à la logique de force. C’est pourquoi il peut aisément battre en retraite — et le fait habituellement — lorsqu’il est confronté à une forte résistance. Dès lors, si l’adversaire a suffisamment de force et montre clairement son intention de s’en servir, il a rarement besoin de le faire. […] C’est pourquoi les succès soviétiques dépendront du degré de cohésion, de fermeté et de vigueur dont fera preuve le monde occidental. » 
Cette première analyse sérieuse de la politique soviétique produit un gros effet à la Maison-Blanche comme au département d’État, elle est communiquée à Churchill peu avant son arrivée à Washington, et elle ne sera pas sans influence sur son discours.
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Jean-Noël Tronc
On retrouve dans ce passage l’une des grandes qualités de Winston Churchill, qui est sa profonde humanité et sa capacité à parler simplement et sincèrement de la souffrance humaine, avec empathie.  Il était connu pour avoir la larme facile ; par exemple aux Communes, en 1934, à l’évocation des premières persécutions subies par les Juifs en Allemagne, et pendant la guerre, lorsqu’il allait à la rencontre des pilotes à l’espérance de vie ténue, ou des Londoniens dévastés par le Blitz.
Il était magnanime avec les vaincus et citait souvent ce vers de Virgile dans l’Énéide  : Parcere subjectis et debellare superbos — « épargner ceux qui se soumettent, et dompter les superbes ». C’est ce qu’il fit après la guerre des Boers en plaidant pour une prompte réconciliation, et cela compta beaucoup en 1940 pour que l’Afrique du Sud ne rejoigne pas l’Axe. 
Il fut de ceux qui déplorèrent la dureté des clauses du Traité de Versailles, devinant les conséquences néfastes de ce Traité que Foch qualifia d’« Armistice de 20 ans ». Ce à quoi il fait allusion un peu plus loin dans le discours, à propos de Lloyd George.
Après la Seconde Guerre mondiale, il joua un rôle actif pour encourager la réconciliation franco-allemande et la réintégration rapide de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon dans le concert des nations.
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Jean-Noël Tronc
Winston Churchill fut l’un des dirigeants du XXᵉ siècle ayant le plus profondément intégré la science et la technologie à sa vision stratégique, comme élément clef de la supériorité militaire.
Dès son premier passage à l’Amirauté (1911-1915), il engage une transformation majeure de la Royal Navy en imposant la conversion du charbon au pétrole. Cette décision, politiquement risquée, visait à accroître la vitesse, l’autonomie et la capacité opérationnelle de la flotte. Il fut aussi à l’origine de l’idée du char d’assaut et du mot même de « tank ».
Dans l’entre-deux-guerres, il se tint régulièrement informé des avancées scientifiques et notamment le développement du radar, et contribua directement à la mise en place du système de détection aérienne qui joua un rôle décisif dans la bataille d’Angleterre en 1940.
Il apporta un soutien constant aux projets clefs que furent les outils de décryptage installés à Bletchley Park, rassemblement des meilleurs scientifiques, dont Alan Turing, et le programme nucléaire britannique Tube Alloys. Convaincu que l’énergie atomique ouvrirait une ère nouvelle de la guerre et de la diplomatie, Churchill appuya la coopération scientifique et industrielle avec les États-Unis, posant les fondements du projet Manhattan. Il saisit très tôt la dimension géopolitique de l’arme nucléaire.
À notre époque où le personnel politique est souvent peu au fait des avancées scientifiques qui bouleversent notamment les techniques militaires, Churchill reste un modèle à part, notamment à travers le tandem qu’il formait avec son principal conseiller scientifique, Frederick Lindemann, futur Lord Cherwell. Physicien de premier plan, intime politique du Premier ministre, Lindemann incarne l’intégration de l’expertise scientifique au sommet de l’État. Leur relation, fondée sur une étroite confiance, favorisa une circulation rapide de l’information scientifique vers les décideurs politiques et militaires. Elle contribua à faire du Royaume-Uni l’un des premiers pays à articuler stratégie, recherche et industrie dans un effort de guerre total.
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François Kersaudy
Churchill revient sur l’histoire récente de l’alliance étroite qui s’établit entre les États-Unis et la Grande-Bretagne à partir de la Charte de l’Atlantique, signée entre Franklin D. Roosevelt et lui le 14 août 1941, et qui propose une série de principes devant servir au maintien de la paix et de la sécurité internationales. Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, l’alliance étroite entre les deux pays a permis une coordination très poussée de l’effort de guerre. 
Ce que Churchill appelle ici de ses vœux sans le préciser, c’est le maintien du comité des chefs d’état-major conjoints anglo-américains, qui a fait ses preuves durant la guerre, et pourrait servir de base à de nouvelles intégrations militaires. 
C’est sur ces bases que s’établira, à partir de la signature du traité de Washington du 4 avril 1949, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) avec ses 12 pays fondateurs, ayant pour objectif de protéger l’Europe de l’Ouest de la menace soviétique. L’OTAN s’établit dans la suite de l’Union occidentale (UO) créée par le Royaume-Uni, la France, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg par le traité de Bruxelles du 17 mars 1948, qui prévoit une alliance de défense mutuelle en cas d’agression, et dont le coup d’État de Prague du 25 février 1948 aura précipité la conclusion.
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Jean-Noël Tronc
Churchill fut un Européen convaincu, qui croyait passionnément en la grandeur de la civilisation européenne. Il faut rappeler l’importance de son discours de Zurich du 19 septembre 1946, qui contient un appel à bâtir les « États-Unis d’Europe ». 
Dans ce discours, où il plaide pour la réconciliation franco-allemande, il propose une structure européenne supranationale, avec une organisation politique commune et une coopération économique étroite. Il participa au Congrès de l’Europe à La Haye en mai 1948, réunissant plus de 800 délégués venus de toute l’Europe, et y prononça un discours d’ouverture majeur. 
C’est de ce Congrès que sont issues les résolutions appelant à la mise en place d’une Assemblée européenne, à la future Convention européenne des droits de l’homme (1950) et à la création du Conseil de l’Europe en 1949, dont Churchill est l’un des pères fondateurs.
C’est aussi dans ce discours qu’il établit la distinction entre une Grande-Bretagne associée à l’Europe, mais qu’il n’inclut pas clairement dans ce qui deviendra ensuite la CEE avec le Traité de Rome de 1957. Il restera en effet toujours convaincu que le destin de son pays passe d’abord par « l’alliance des peuples anglo-saxons » à travers d’une part les pays du Commonwealth et d’autre part l’alliance privilégiée avec les États-Unis, dont tout le discours de Fulton constitue comme un vaste plaidoyer.
On peut rappeler que sa statue trônait dans le Bureau ovale à la Maison Blanche lors de l’éprouvante entrevue entre Volodymyr Zelensky — dont la personnalité rappelle à bien des égards celle de Churchill —, Donald Trump et J. D. Vance le 28 février 2025, et se demander ce que celui qui se présentait souvent comme « à moitié américain », en référence à sa mère américaine, aurait pensé de cette scène…
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Jean-Noël Tronc
Churchill rappelle ici ses incessantes interventions prophétiques tout au long des années 1930 face à la lâcheté et à la tentation permanente du déni de réalité. Il se rendit impopulaire en disant la vérité sur la montée du péril nazi comme du totalitarisme stalinien, et en prédisant, selon sa célèbre formule, qu’à préférer le déshonneur à la guerre, on aurait les deux, mais à un coût infiniment plus lourd.
Sa capacité à avoir raison presque seul est illustrée par exemple dans la magistrale histoire du IIIe Reich de William Shirer où celui-ci écrit, à propos de la remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936 qui ouvrait la voie à l’écroulement de l’Europe démocratique, que « seul Hitler, et seul aussi Churchill en Angleterre, semblent l’avoir compris ». 
Au moment où la Russie attaque l’Europe et où les démocraties européennes sont confrontées à un découplage sans précédent avec le grand allié américain, la lucidité, le courage et l’attachement à la vérité qui furent parmi les grandes qualités de Churchill en font une cible symbolique d’une partie du mouvement MAGA. Un épisode frappant de cette hostilité peu connue en Europe s’est déroulé le 2 septembre 2024, lorsque le très influent Tucker Carlson, figure clef des médias MAGA, a invité le podcasteur Darryl Cooper pour mettre en accusation Churchill.
Dans cette émission de près de deux heures au titre parlant « (The True History of WWII and How Winston Churchill Ruined Europe »), Cooper a traité Churchill de « chief villain of World War II », (« grand méchant de la Seconde Guerre mondiale ») et expliqué qu’il aurait été préférable de laisser en 1939 Hitler et Staline se partager la Pologne sans intervenir, en référence directe à l’invasion de l’Ukraine par Poutine.
Dans une charge à la fois négationniste, antisémite — la Shoah étant comparée à un « accident logistique » — et remplie de contre-vérités historiques, les deux soutiens de Donald Trump ont ainsi rivalisé de propos haineux envers Churchill, accusé surtout d’avoir prétendument entraîné les États-Unis dans la guerre.
Ce révisionnisme historique a choqué les historiens américains connaisseurs de Churchill.
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François Kersaudy
Durant les jours qui suivent, le discours est plutôt mal reçu par la presse des deux côtés de l’Atlantique. Dès le 6 mars, le Times de Londres désapprouve le fait d’avoir opposé « démocratie occidentale » et « communisme », dans la mesure où « ils ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre ». Aux États-Unis, la réception est encore plus fraîche  : le Chicago Sun du même jour évoque « des menaces » et des « doctrines empoisonnées », et The Nation confirme : « Churchill a ajouté une mesure substantielle de poison aux relations déjà dégradées entre la Russie et les puissances occidentales », en ajoutant que « Truman s’était montré remarquablement stupide en s’associant à ce discours par sa présence » ; quant au Wall Street Journal du 7 mars, il décrète que « les États-Unis ne veulent pas d’alliance — ou quoi que ce soit qui ressemble à une alliance — avec quelque nation que ce soit. »
Voyant le vent tourner et les élections de mi-mandat approcher, le président Truman s’empresse d’ouvrir le parapluie  ; dans sa conférence de presse du 8 mars, il déclare que sa présence à Fulton ne valait pas approbation des idées de Churchill, et que d’ailleurs, il n’avait pas su d’avance ce que l’orateur allait dire — ce qui est à l’évidence un très gros mensonge. Trois jours plus tard, le président écrit à sa mère  : « Je crois que le discours a eu des effets positifs, bien que je ne sois pas encore prêt à y souscrire. » Pour qu’il y soit enfin prêt, il faudra de nouvelles avancées soviétiques et le passage des élections législatives de novembre. L’année suivante, la doctrine Truman et le plan Marshall représenteront à bien des égards l’aboutissement des idées exprimées à Fulton par Winston Churchill.
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